Un parc spirituel
aux sentiers divers
à parcourir...
Fontaine aux eaux vives...                 
                                                                                                                                            © 2008 - Photo Michel Lafontaine
 
Il faut des arbres, des sentiers, des marais et des aires paisibles pour qu'un parc soit digne de ce nom. Mais souvent aussi, le parc recèle un trésor de diverses sculptures, d'oeuvres d'art et aussi de fontaines... Ces sources d'eau vive alimentent la vie spirituelle dans les coeurs... Chaque mois, un texte à saveur spirituelle sera présenté au sein de cette nouvelle chronique. Ces méditations jaillissent des fontaines qui jalonnent le parc spirituel Lafontaine...
 
 

Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Gallimard, 1943

 Charles Péguy (1873-1914)

« J’ai pensé à tous les autres affamés »

Tout-à-l’heure encore, dit Jeanne, j’ai vu passer deux enfants, deux gamins, deux petits qui descendaient tout seuls par le sentier là-bas. Derrière les bouleaux, derrière la haie. Le plus grand traînait l’autre. Ils pleuraient, ils criaient : J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim. Je les entendais d’ici. Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons. Ils ne m’avaient pas vue. Ils sont accourus en criant comme des petits chiens. Le plus grand avait bien sept ans et le plus petit trois ans…

Ils criaient : Madame j’ai faim, madame j’ai faim. Ça m’entrait dans le ventre et dans le cœur, ça me broyait comme si des cris pouvaient broyer le cœur. Ça me faisait mal…

Je leur ai donné tout mon pain, mon manger de midi et mon manger de quatre heures. Ils ont sauté dessus comme des bêtes, ils se sont jetés dessus comme des bêtes; et leur joie m’a fait mal, encore plus mal, parce que tout d’un coup malgré moi j’ai saisi, ça m’a travaillé d’un coup dans ma tête, ça s’est éclairé tout d’un coup dans ma tête; et malgré moi j’ai pensé; j’ai compris; j’ai vu; j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d’affamés, à des affamés innombrables; j’ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables; j’ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu’on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même; ils sont plus vite fatigués d’être consolés que nous de les consoler; comme s’il y avait au cœur de la consolation un creux; comme si elle était véreuse; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir; ils ne consentent plus, ils n’ont plus faim de recevoir; ils ne veulent plus rien recevoir; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir; il faudrait des saintes; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. Et j’ai senti que j’allais pleurer. Alors j’avais les yeux gonflés, j’ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins… Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir; ils auront faim demain…

Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l’avenir, dans la détresse, dans l’anxiété de l’avenir. Qui leur donnera, mon Dieu, qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C’était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le reste de leurs larmes.

Qu’importent nos efforts d’un jour, qu’importent nos charités ? Je ne peux pas pourtant donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés. Pour un blessé que nous soignons par hasard, pour un enfant à qui nous donnons à manger, la guerre infatigable en fait par centaines, elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés. Tous nos efforts sont vains; nos charités sont vaines. La guerre est la plus forte à faire la souffrance. Ah! Maudite soit-elle ! 

 

 

Jean-Paul II (1920-2005)

pape de l'Église catholique (1978-2005)

Lettre apostolique Novo millennio ineunte, janvier 2001

Spiritualité de la communion
 

43. Faire de l’Église la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s’en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où son éduqués les ministres de l’autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés.

a-     Une spiritualité de la communion,  consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères et sœurs qui sont à nos côtés.

b-     Une spiritualité de la communion,  cela veut dire la capacité d’être attentif, dans l’unité profonde du Corps mystique, à son frère, à sa sœur, dans la foi, le considérant donc comme « l’un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde.

c-     Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu’il y a de positif dans l’autre, pour l’accueillir et le valoriser comme un don de Dieu : un « don pour moi », et pas seulement pour le frère, la sœur, qui l’a directement reçu.

d-     Une spiritualité de la communion, c’est enfin savoir « donner une place » à son frère, à sa sœur, en sortant « les fardeaux les uns des autres » (Épître aux Galates, chapitre 6, verset 2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d’illusions : sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance.

44. Sur cette base, le nouveau siècle devra nous voir engagés plus que jamais à valoriser et à développer les domaines et les moyens qui, selon les grandes orientations du Concile Vatican II, servent à garantir la communion.
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Olivier Clément (1921-2009)

écrivain, poète et théologien orthodoxe français

 
(Le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras)
 

Dialogues avec le Patriarche Athénagoras, Fayard, 1969

(Athénagoras (1886-1972) fut patriarche de Constantinople et eut une influence déterminante sur le Mouvement de l’œcuménisme)

 

Pâques comble toutes les faims

Le tiers de l’humanité a faim. À la faim des corps se joint celle des âmes. Les deux tiers de la population du globe n’ont pas encore entendu réellement le Nom du Christ. Dans les pays qui se disent chrétiens, la plus grande dissociation règne entre l’Évangile d’une part, le mode de vie des chrétiens de l’autre, et les recherches et tendances de la société en troisième lieu.

 
Comment relier tout cela à la Résurrection ? Mais c’est une évidence criante  - les soi-disant chrétiens ne vivent pas la Résurrection, ils ne sont pas des ressuscités ! Ils ont perdu l’Esprit de l’Évangile. Ils ont fait de l’Église une machine, de la théologie une pseudo-science, du christianisme une vague morale. Retrouvons, revivons la théologie brûlante de saint Paul : « De même que le Christ est ressuscité des morts, de même, nous les baptisés, nous devons mener une vie nouvelle » (Épitre aux Romains 4,4). Si ceux qui croient au Ressuscité portent en eux cette puissance de vie, alors on trouvera des solutions aux problèmes qui angoissent aujourd’hui les êtres humains…
 
Il s’agit d’abord de former l’homme intérieur, de le rendre capable d’une adoration créatrice. Il nous faut des humains qui fassent l’expérience, dans le Saint-Esprit, de la Résurrection du Christ comme illumination du cosmos et sens de l’histoire. De cette force intérieure un élan jaillira qui donnera leur sens aux valeurs humanistes, aux grandes idées sociales… Tout est là : inaugurer en soi une nouvelle vie, revêtir son âme d’un habit de fête. Alors nous remplirons nos mains de présents fraternels pour ceux qui souffrent de la faim du corps comme pour ceux qui souffrent de la faim de l’âme.

 
 
Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Nous autres, gens des rues, Seuil, 1966

 

« Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé »

(Matthieu 11,17)

S’il y a beaucoup de saintes gens qui n’aiment pas danser, il y a beaucoup de saints qui ont eu besoin de danser, tant ils étaient heureux de vivre : sainte Thérèse avec ses castagnettes, saint Jean de la Croix avec un Enfant Jésus dans les bras, saint François, devant le pape. Si nous étions contents de vous, Seigneur, nous ne pourrions pas résister à ce besoin de danser qui déferle sur le monde, et nous arriverions à deviner quelle danse il vous plaît de nous faire danser en épousant les pas de votre Providence.

Car je pense que vous en avez peut-être assez des gens qui, toujours, parlent de vous servir avec des airs de capitaines, de vous connaître avec des airs de professeurs, de vous atteindre avec des règles de sport, de vous aimer comme on s’aime dans un vieux ménage.

Un jour où vous aviez un peu envie d’autre chose, vous avez inventé saint François, et vous en avez fait votre jongleur. À nous de vous laisser inventer pour être des gens joyeux qui dansent leur vie avec vous.

Pour être un bon danseur, avec vous comme ailleurs, il ne faut pas savoir où cela mène. Il faut suivre, être allègre, être léger, et surtout ne pas être raide. Il ne faut pas vous demander d’explication sur les pas qu’il vous plaît de faire. Il faut être comme un prolongement, agile et vivant de vous, et recevoir par vous la transmission du rythme de l’orchestre. Il ne faut pas vouloir à tout prix avancer, mais accepter de tourner, d’aller de côté. Il faut savoir s’arrêter et glisser au lieu de marcher. Et cela ne serait que des pas imbéciles si la musique n’en faisait une harmonie.

Mais nous oublions la musique de votre esprit, et nous faisons de notre vie un exercice de gymnastique; nous oublions que, dans vos bras, elle se danse, que votre sainte Volonté est d’une inconcevable fantaisie, et qu’il n’est pas de monotonie et d’ennui que pour les vieilles âmes qui font tapisserie dans le bal joyeux de votre amour.

Seigneur, venez nous inviter. Nous sommes prêts à vous danser cette course à faire, ces comptes, le dîner à préparer, cette veillée où l’on aura sommeil. Nous sommes prêts à vous danser la danse du travail, celle de la chaleur, plus tard celle du froid. Si certains airs sont souvent en mineur, nous ne vous dirons pas qu’ils sont tristes; si d’autres nous essoufflent un peu, nous ne vous dirons pas qu’ils sont époumonants. Et si des gens nous bousculent, nous le prendons en riant, sachant bien que cela arrive toujours en dansant.

Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance.

Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d’indispensables bijoux.

Faites-nous vivre notre vie, non comme un jeu d’échecs où tout est calculé, non comme un match où tout est difficile, non comme un théorème qui nous casse la tête, mais comme une fête sans fin où votre rencontre se renouvelle, comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce, dans la musique universelle de l’amour.

Seigneur, venez nous inviter.
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Méditations d’un chrétien du XXe siècle, Aubier, 1983.

 

Marcel Légault, chercheur de sens, écrivain (1900-1990)

 

Méditation pour la veillée de Noël

 

Pourquoi ne pas l'avouer ? Quand je lis les Évangiles de l'enfance ..., et que je porte de façon suffisante la conscience de la vénérable ancienneté de ces textes, de la sagesse qu'ils ont promus à travers les âges, je suis pénétré d'une piété émue à la pensée de ces scènes merveilleuses qui furent le trésor de tant de générations chrétiennes.

(…)

C'est dans des sentiments religieux obscurément mais fortement vécus, que jadis, chaque année, au pays de mes ancêtres, pendant la veillée de Noël, la famille, rassemblée à la pauvre lueur des flammes du foyer, attendait minuit et les trois messes célébrées dans l'église du lieu éclairée de toutes ses lumières. Ce soir-là, jeunes et vieux se rendaient réel, en le revivant ensemble, un évènement construit à la mesure des possibilités de leur imagination et à celle de leur besoin d'émerveillement.

(…)

Jésus, par le souvenir vivant que nous cultivons de vous, grâce à vous, et qui est aussi présence de vous en nous, inséparable de celle de nous en vous, comme je dois oser l'affirmer, montrez-nous le chemin de vie  qui nous est propre, faites nous progresser vers le sommet qui se dessine à notre horizon pour que, étrangers à quelque passéisme que ce soit, et nous affranchissant du temps, nous nous approchions, par delà toutes distances, de celui que vous fûtes et que vous êtes..., vous, qu'une fondamentale attente pousse encore les hommes à entrevoir à travers le meilleur d'eux-mêmes quand l'heure en est sonnée.

(…)

..., quand l'homme est fasciné par ce "surnaturel"..., qui de la sorte lui impose une conception purement matérielle de la vie spirituelle au lieu d'en être à ses yeux un signe seulement contingent, il est conduit à éprouver des états émotionnels qui ne peuvent que lui donner le change sur ce que réellement il vit.

En dépit de l'appareil théologique et miraculeux dont elles entourent la naissance de Jésus, ces traditions, conçues à la dimension du monde connu jadis, dissimulent à ce chrétien l'importance capitale de l'événement dans le devenir sans mesure du Réel, dont finalement l'histoire humaine n'est qu'une péripétie particulière où la conscience émerge. Elles l'empêchent de croire en Dieu autrement que par religiosité naturelle. Ne faut-il pas assurer, à la suite de Jésus, que seul l'homme qui a atteint à l'unité et à l'unicité de sa réalité spirituelle est image singulière de Dieu et dit Dieu sur cette terre ?

(…)

...l'appropriation du réel n'est pas faite par chacun à la mesure de ce qu'il est, mais comme on l'opère collectivement autour de lui. ... Aussi bien est-ce seulement après un travail patient et courageux de sape mené contre les imaginations à travers lesquelles jusqu'alors il a pensé le réel ... que l'homme, débouchant de la sorte de la forêt magique de ses rêves, est conduit, ... à s'ouvrir à la vie spirituelle et à en découvrir la véritable nature. ... l'homme intérieur, dans son autonomie et sa solitude singulière, commence à prendre force et à mûrir, car alors toutes ses puissances, mues intimement par Dieu, entrent peu à peu en action.

(…)

...En cette naissance ils sont conduits à contempler l'avènement capital dont, sous les humbles et précaires espèces d'une vie d'homme éphémère, limitée par les horizons de tous ordres de l'époque et du lieu, l'avenir a encore à découvrir l'universelle portée.
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Sagesse d’un pauvre, éd. franciscaines, 1959.

 Éloï Leclerc, franciscain, poète, philosophe (1921- )

 
La pureté du cœur

Sais-tu ce qu’est la pureté du cœur ? Tourne ton regard vers Dieu. Admire-le. Réjouis-toi de ce qu’il est, lui, toute sainteté. Rends-lui grâces à cause de lui-même. C’est cela même avoir le cœur pur.

Et quand tu es ainsi tourné vers Dieu, ne fais surtout aucun retour sur toi-même. Ne te demande pas où tu en es avec Dieu. La tristesse de ne pas être parfait et de se découvrir pécheur est encore un sentiment humain, trop humain. Il faut élever ton cœur plus haut, beaucoup plus haut. Il y a Dieu, l’immensité de Dieu et son inaltérable splendeur. Le cœur pur est celui qui ne cesse d’adorer le Seigneur vivant et vrai. Il prend un intérêt profond à la vie même de Dieu et il est capable, au milieu de toutes ses misères, de vibrer à l’éternelle innocence et à l’éternelle joie de Dieu. Un tel cœur est à la fois dépouillé et comblé. Il lui suffit que Dieu soit Dieu. En cela même, il trouve toute sa paix, tout son plaisir. Et Dieu lui-même est alors toute sa sainteté. Car si Dieu réclame notre effort et notre fidélité, la sainteté n’est pas un accomplissement de soi, ni une plénitude que l’on se donne. Elle est d’abord un vide que l’on se découvre et que l’on accepte et que Dieu vient remplir dans la mesure où l’on s’ouvre à sa plénitude.

Notre néant, s’il est accepté, devient l’espace libre où Dieu peut encore créer. Le Seigneur ne laisse ravir sa gloire par personne (cf. Isaïe 42,8; 48,11). Il est le Seigneur, l’Unique, le seul Saint. Mais il prend le pauvre par la main, il le tire de sa boue et le fait asseoir parmi les princes de son peuple (cf. Psaume 112,7-8) afin qu’il voie sa gloire. Dieu devient alors l’azur de son âme.

Contempler la gloire de Dieu, découvrir que Dieu est Dieu, éternellement Dieu, au-delà de ce que nous sommes ou pouvons être, se réjouir à plein de ce qu’il est, s’extasier devant son éternelle jeunesse et lui rendre grâces à cause de lui-même, à cause de son indéfectible miséricorde, telle est l’exigence la plus profonde de cet amour que l’Esprit du Seigneur ne cesse de répandre en nos cœurs. C’est cela avoir le cœur pur.

Mais cette pureté ne s’obtient pas à la force des poignets et en se tendant. Il faut simplement ne rien garder de soi-même. Tout balayer. Même cette perception aiguë de notre détresse. Faire place nette. Accepter d’être pauvre. Renoncer à tout ce qui est pesant, même au poids de nos fautes. Ne plus voir que la gloire du Seigneur et s’en laisser irradier. Dieu est, cela suffit. Le cœur devient alors léger. Il ne se sent plus lui-même, comme l’alouette enivrée d’espace et d’azur. Il a abandonné tout souci, toute inquiétude. Son désir de perfection s’est changé en un simple et pur vouloir de Dieu.


Paul Claudel (1868-1955)
dramaturge, poète, essayiste et diplomate français
Pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi moi ? 
 
(Toi, qui es-tu ?, Gallimard, 1936)
 

Une question continuelle est présente à l’esprit du malade (qui n’attend pas de guérison) : Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Les autres marchent, pourquoi est-ce que je suis immobile ? Les autres rient, courent, travaillent, jouissent de ce beau et vaste monde, suivent un chemin et une carrière, produisent une œuvre, élèvent une famille, s’occupent parmi leur semblables à une quantité de choses utiles et délicieuses. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Pourquoi est-ce que j’ai été mis de côté, impuissant, inutile, étendu depuis le matin jusqu’au soir, pendant des jours et des mois et des années, sur la même couche, en compagnie d’événements minuscules et de cette matière du temps dont les normaux ne s’aperçoivent même pas ? Pourquoi est-ce que j’ai été choisi ? Qu’est-ce qui m’a valu cette désignation nominale, cette élection au rôle de passif, et l’épinglement au rideau de mon lit de ce programme de tortures à épuiser qui est mon lot, paraît-il, et la chose pour quoi je suis né ?

À cette question terrible, la plus ancienne de l’humanité et à laquelle Job a donné sa forme quasi officielle et liturgique, Dieu seul, directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l’interrogatoire était si énorme que le Verbe seul pouvait le remplir en fournissant non pas une explication, mais une présence, suivant cette parole de l’Évangile : « Je ne suis venu expliquer, dissiper les doutes avec une explication, mais remplir, c’est-à-dire remplacer par ma présence le besoin même de l’explication. » (cf. Matthieu 5,17). Le Fils de Dieu n’est pas venu pour détruire la souffrance, mais pour souffrir avec nous. Il n’est pas venu pour détruire la croix, mais pour s’étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l’humanité, c’est celui-là qu’il a choisi pour lui-même, c’est du côté de la mort qu’il nous a appris qu’était le chemin de la sortie et la possibilité de la transformation. Il nous a appris à préférer à toutes les fables de poètes et à toutes les fantaisies de l’imagination ces dures premières marches affreusement réelles et praticables. De la nature de l’homme c’est la souffrance qui lui a paru l’essentiel. Par lui, elle a cessé d’être gratuite, elle paye maintenant quelque chose, et ce quelque chose, c’est le Christ qui est venu nous l’apporter. Il est venu nous montrer ce que nous sommes capables d’acquérir et de réparer en payant, d’acquérir et de réparer pour nous-mêmes et pour les autres avec une monnaie dont le cours est universel et dont la dépense nous est d’ailleurs imposée, le seul choix nous étant laissé de l’employer ou absolument de le perdre.

Ainsi l’homme qui souffre n’est pas inutile et oisif. Il travaille et il acquiert par sa collaboration avec la main bienfaisante et cruelle qui est à l’œuvre sur lui, non pas des biens périssables et relatifs, mais des valeurs absolues et universelles dont il a la disposition… Chose merveilleuse ! son travail est d’être travaillé… jusqu’à ce qu’il ait répondu la réponse essentielle qu’on veut de lui et ce oui qui pour la plupart se confond avec le dernier soupir. Ainsi la souffrance ressemble à la grâce en ce qu’elle est une élection gratuite, bien qu’il ne soit pas interdit de trouver parfois entre la nature et le don de Dieu un rapport de convenance. Toutefois, il y a cette différence que nous pouvons nous dérober à l’une, mais non pas à l’autre qui nous prend de force…

Tout le monde bouge, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait aussi parmi les hommes des immobiles et ces amis de Dieu qu’il a choisis pour passer moins, pour être associés de plus près à cette durée qui est le voile de l’éternel Présent?... Tous ces gens debout et bougeants et agissants que vous enviez, (chers amis de tous côtés gisants,) êtes-vous sûrs qu’ils vivent autant que vous ?
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Béda Rigaux, franciscain (1899-1982)
Docteur et Maître de l'Université de Louvain, Belgique
"Ami fidèle, abri solide; qui le trouve a trouvé un trésor"
(Ecclésiastique 6,14)
(Paroles d'Évangile, éd. Duculot, Gembloux, 1947, p.77-78)
 

La belle-mère de Pierre a la fièvre. Jésus la guérit, et aussitôt elle se met à le servir (cf. Luc 4,38-39).

J’aime ce miracle en famille. Ce n’est point par sympathie pour Pierre qui est cependant si aimable, ni par affection pour sa belle-mère, si bonne que Pierre lui a amené Jésus, et qui, guérie, semble reprendre une besogne famlière.

Mais j’aime ce miracle parce qu’il nous permet d’entrer dans la vie quotidienne du Maître. Il est en Galilée. Il vit où il peut. La maison des beaux-parents de Pierre est là. Il y entre, il y mange, il y demeure. La petite troupe a tout mis en commun et la vie haletante de la prédication connaît des haltes douces dans l’atmosphère réconfortante d’un foyer ami. Seigneur, soyez loué d’avoir apprécié la douceur des services de la belle-mère de Pierre et de les avoir récompensés par un miracle.

Dans notre vie, nous aussi, nous renontrerons des foyers qui s’ouvriront pour nous accueillir à bras ouverts, où nous sentirons des cœurs dévoués, où nous rendre service semblera des joies. Dans notre cheminement humain, il n’y a pas de plus grand bienfait.

Je vous ai souvent loué, Seigneur, pour la beauté de votre ciel, l’immensité de la mer, la splendide grandeur des montagnes, le chant des oiseaux, la variété des plantes, l’ordre des choses, la perfection des infiniment grands et des infiniment petits, la sagesse de votre gouvernement, la bonté de vos lois, mais je ne connais pas une louange plus douce que celle des bontés que vous avez répandues dans les cœurs des hommes pour ceux qu’ils accueillent du fond de leur âme.

Je ne parle pas de l’amour de l’homme et de la femme. Je ne songe qu’aux beautés de la vraie amitié. Elle surpasse tout parce qu’elle participe à la sublimité de la charité qui est au-dessus de tout. Les hommes d’autres religions en ont compris la grandeur et la gravité. Ils en ont dit les délices. Mais ils n’ont pas su ce que nous, chrétiens, expérimentons. Nous ne sommes vraiment amis que lorsque nous avons mis en commun l’affaire principale qui nous tient à cœur : l’amour de Jésus Christ qui nous conduit au Père.

Quand deux êtres se sont mis sur ce plan, quand rien d’humain ne les en fait dévier, ils ont touché le roc sur lequel les existences se bâtissent. Plus rien ne dénouera leurs liens. Ils ont pris pied dans l’éternité. Dieu est en eux et entre eux. Leur amitié devient quelque chose de sacré parcequ’ils l aportent chaque jour devant Dieu et ne s’estiment jamais aussi présents l’un à l’autre que lorsqu’ils reçoivent le Sauveur qui est leur trait d’union.

 

Martin Luther King (1929?-1968)

Amour et pardon : nécessités absolues pour la maturité spirituelle

(La force d’aimer, Casterman, Paris, 1964, p.49-51)
 

La grandeur d’âme de Jésus est rarement exprimée dans le Nouveau Testament avec plus de clarté et de solennité que dans ces paroles tombées de la croix : Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font (Luc 23,34). C’est le sommet de l’amour…

 
C’est une merveilleuse expression de l’aptitude de Jésus à joindre parole et action. L’une des grandes tragédies de la vie est que rarement les hommes jettent un pont entre la pratique et la théorie, en l’agir et le dire… Cette dichotomie étrange, ce fossé douloureux entre ce qui doit être et ce qui est, représente le côté tragique du pèlerinage terrestre de l’homme.
 
Mais dans la vie de Jésus, nous découvrons que le pont est jeté. Jamais dans l’histoire il n’y eut d’exemple plus sublime d’unité entre la parole et l’action. Durant son ministère dans les villages ensoleillés de Galilée, Jésus parla avec passion du pardon. Cette doctrine étrange mit en éveil l’esprit curieux de Pierre : Combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois? Pierre voulait être fidèle à la loi et à la statistique. Mais Jésus répondit en affirmant que le pardon est sans limites : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois (Matthieu 18,21-22). En d’autres termes, le pardon n’est pas une question de quantité, mais de qualité. Un homme ne peut pardonner jusqu’à quatre cent quatre-vingt dix fois sans que le pardon s’intègre à la structure même de son être. Le pardon n’est pas un acte occasionnel; c’est une attitude permanente.
 
Jésus enseignait aussi à ses disciples à aimer leur ennemis et à prier pour ceux qui les méprisaient. Aux oreilles de beaucoup, cet enseignement sonnait comme une musique étrange venue d’un pays inconnu. On leur avait appris à aimer leurs amis et à haïr les ennemis. Leurs vies avaient été orientées vers la réparation, selon la tradition longtemps honorée de la loi du talion. Et Jésus leur apprend que c’est seulement par un amour créateur envers leurs ennemis qu’ils peuvent être les enfants de leur Père des cieux et aussi que l’amour et le pardon sont des nécessités absolues pour la maturité spirituelle.
Le moment de l’épreuve arrive. Le Christ, l’innocent Fils de Dieu, est étendu sur une croix dressée, en une doulureuse agonie. Quelle place y a-t-il encore là pour l’amour et le pardon? Comment Jésus réagira-t-il? Que va-t-il dire? La réponse éclate avec une splendeur majestueuse. Jésus redresse sa tête couronnées d’épines et s’écrie, en ces paroles aux proportions cosmiques : Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font. C’est l’heure la plus belle de Jésus.
 
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